Rencontre avec Michel PÉTUAUD-LÉTANG

Publié le 3 novembre 2020

La définition du « monde d’après » occupe beaucoup d’esprits depuis quelques mois.
Quelle place pour l’urbanisme et l’architecture dans cette perspective ?

Le « monde d’après » est encore inconnu. L’urbanisme et l’architecture sont des mondes lents. Pensés en amont ils tracent des perspectives dont la résolution n’arrive à son terme que 10 ou 20 ans plus tard. Le « monde d’après » , en urbanisme et à court terme, est celui que nous vivons déjà. Il est tracé pour de nombreuses années encore. Sa mutation est lente.

Cependant l’évolution de la société, le réchauffement climatique et la modification considérable des modes de production autant industriels qu’agricoles ou tertiaires vont contraindre les autorités, qui font la ville et défont les territoires, à corriger les dispositions actuelles des PLUI, plan local d’urbanisme intercommunal, ou des PADD, projet d’aménagement et de développement durable. Mais pour quel « monde d’après » ?
Cette question est grave.

Le « monde d’après » est difficile à imaginer.
Pour proposer des plans d’urbanisme il faudrait avoir quelques certitudes sur nos futurs modes de vie et surtout connaître les dispositions les meilleures pour maitriser la transition écologique. Il ne peut y être répondu que par une réflexion large, collaborative et participative. Car pour envisager le » monde d’après », il faut que tous, nous soyons prêt à modifier nos modes de déplacement, nos modes de consommation, nos modes de travail et d’échanges avec les autres.
L’idéal souhaité par les utopistes s’appuyant sur les constats de l’état actuel, profondément perturbé par les nuisance et pollutions de tous genre, c’est :

  • Arrêter l’extension des villes,
  • développer les valeurs du territoire,
  • végétaliser les espaces urbanisés,
  • décarboner tous les moyens de transports,
  • améliorer les connexions entre villes et villages,
  • redynamiser l’armature urbaine,
  • réduire le temps de travail,
  • favoriser les échanges culturels et sportifs,
  • privilégier la santé de tous en apprenant à se soigner soi-même pour vivre heureux et sans contrainte, dans un espace sain."

Quel chemin pour y parvenir ? Faut-il interdire toute imperméabilisation nouvelle, ne se fournir que de produits locaux et ne travailler que pour une économie circulaire ? Sous quel forme urbaine ?
C’est un sujet passionnant. Il concerne tout le monde et tout le monde doit apporter, chacun à son niveau la pierre qui complétera le projet. L’urbanisme, qui n’est que la traduction de ces volontés partagées, a une place essentielle. Il ne faut pas en laisser la direction à des spécialistes étrangers aux territoires à aménager.
L’architecture, est le décor de nos vies. Elle doit mettre en valeur les orientations du plan d’urbanisme. Elle doit en être la continuité dans une écriture sobre et respectueuse de l’histoire et surtout des familles.

D’après vous, comment cette nouvelle approche
affectera-t-elle le commerce, notamment en périphérie ? 

Les commerces sont le pivot principal de ces évolutions. La ville, qui est une évolution accomplie et intelligente des activités, est née du commerce. Les échanges dès l’origine entre les lieux habités, sont concentrés dans des espaces autour desquels se sont développés les villes. Sans commerce pas de ville.

Quelle place le commerce doit-il prendre dans l’évolution des villes vers le monde d’après ? En ce qui me concerne je crois qu’il doit retrouver une place plus importante au cœur des villes.

À partir des années 1960, le commerce a trouvé son eldorado en s’installant hors des cœurs de ville devenus inhospitaliers à la voiture. L’automobile a changé la vie des familles en apportant une liberté et une capacité à se déplacer, inconnue avant le milieu du XXe siècle.

La ville traditionnelle n’a pas su laisser la place à cette liberté. En effet l'extension des villes et surtout des métropoles par d’immenses programmes de logements soit collectifs, soit diffus et surtout sous forme de lotissements établis loin des centres villes existants, a favorisé l’utilisation de l’automobile. Il était plus facile d’aller dans les centres commerciaux de périphérie, dont certains sont remarquables, se garer gratuitement, remplir sa malle d’achats variés, surtout alimentaires, et grâce au congélateur, de pouvoir garder pour la semaine les provisions, sans avoir à repartir tard le soir chercher de quoi se nourrir. Cela a modifié les villes et leur territoire de proximité. Les centres commerciaux de périphérie sont devenus des moteurs de l’extension des villes en provoquant un développement urbain autour de leur implantation. Implantation soigneusement choisie proche de sorties d’autoroute ou de voies rapides pour assurer un accès facile et une visibilité forte. C’est ainsi et les consommateurs furent les grands gagnants : large choix et prix moindre.

Que va t-il se passer demain ?
Les centres de périphérie vont poursuivre leurs activités et même améliorer leur offre en la diversifiant pour s’adapter aux nouvelles demandes, notamment, celles qui concernent un retour au naturel : le bio.

Quelle place le commerce doit-il prendre dans l’évolution des villes vers le monde d’après ? En ce qui me concerne je crois qu’il doit retrouver une place plus importante au cœur des villes.

Ils ont un rôle à poursuivre. Ils le font en paysageant leurs parkings et en protégeant les voitures des intempéries par des couvertures recevant des capteurs solaires qui alimentent le centre commercial et réduisent l’impact carbone.

Cependant dans le monde de demain les centres de périphérie atteindront la limite de leur intérêt économique et de service, s’ils ne s’adaptent pas aux nouvelles organisations du territoire dont les effets seront sensibles dans 5 à 10 ans.
Soit ils deviennent des centres de quartiers ou de villages qui se seraient construits autour d’eux, soit ils créent ces cœurs de quartier en offrant par extension en hauteur ou sur leur vaste parking la possibilité de trouver des lieux de travail ou de coworking mais aussi des centres médicaux, des lieux de loisirs, cinéma, théâtre, et surtout des logements. Ainsi ils ne sont plus un lieu extérieur à la cité mais sont devenus un quartier de la cité où l’on peut habiter, se divertir, échanger et faire ses courses, pour beaucoup, comme ceux qui habitent très près, à pied.

Mais les centres commerciaux peuvent aussi revenir dans les centres villes, où ils avaient originellement leur place. C’est plus compliqué mais c’est plus dans le sens de l’histoire nouvelle que sera le « monde d’après ».

Quels conseils prodiguer à une jeune société de promotion
comme Obazyne dans ce nouveau contexte ?

Une jeune société de promotion comme Obazyne a la chance d’être jeune donc ouverte. Elle n’est pas lestée par des projets parfois hors d’échelle ou trop isolés qui perturberaient son image.
Elle a l’avenir devant elle. Elle a le courage de se poser la question du « monde d’après ».

Le conseil que l’on peut lui donner est d’analyser avec attention la situation des nouveaux terrains qu’elle va investir pour être dans la direction qu’inéluctablement la société va prendre pour s’assurer un monde meilleur demain.

Le sens de l’histoire est sans doute une grande partie des vœux des utopistes, vœux cités plus haut.
Il est souhaitable que les sites retenus sachent conjuguer à la fois, la bonne et proche relation avec la ville existante et la proximité avec les voies d’accès rapides et faciles.

Il me semble que la pluralité du programme est un élément important qu’il faut envisager. Cela permet de réduire la charge foncière du centre commercial, d’intégrer le volume parfois trop sobre du centre dans un projet plus architecturé et mieux intégré à l’histoire et à l’architecture des bâtis avoisinants, mais aussi une économie de construction en mutualisant le coût des fondations, de la couverture et surtout du parking dont les places dues selon le PLU pourront être foisonnées entre les activités diurne et l’occupation le soir et la nuit des logements.

Ce principe de programme dont l’éventail des éléments, peut-être varié et répondre à certains besoins des villes, est très apprécié par les élus.

Une jeune société de promotion comme Obazyne a la chance d’être jeune donc ouverte. Elle n’est pas lestée par des projets parfois hors d’échelle ou trop isolés qui perturberaient son image.


Nous avons eu l’occasion de réaliser ce genre de projet dans différentes villes et tout le monde en fut satisfait. La fréquentation du centre commercial est supérieure aux prévisions.
Actuellement les chalands aiment retrouver le charme des « vielles pierres », du lèche vitrine, varié et authentique, loin des structures très industrielles des immenses centres commerciaux. Parly 2 dans les années 1970 a essayé de recréer ces ambiances chaleureuses. Ce fut un succès surtout par ce qu’il était au centre d’un vaste programme immobilier.

Le conseil est toujours un acte responsable. Je me contenterai donc de proposer d’être très curieux de ce qui se passe dans le monde et à l’écoute de l’évolution de la société, d’éviter de répéter des poncifs devenus éloignés des préoccupations futures et d’essayer de conjuguer des principes souvent éloignés : rentabilité et vertu."